Archive for juillet, 2009


danytremblayLE LIVRE :

Inutile de le nier, nous craignons tous de nous retrouver dans l’ombre, dans ces parties du monde et de soi où la lumière se raréfie.  Nous redoutons tous de nous retrouver à l’intérieur d’une caverne. Pourtant, une fois acclimatés, nous y voyons des choses que nous n’aurions jamais soupçonnées alors que nous évoluions au jour.

Les vingt-quatre nouvelles de ce recueil présentent  des personnages borderline, tourmentés, lucides, et qui ont choisi l’ombre.  Soit de vivre dans l’ombre de quelqu’un, soit d’agir dans l’ombre, d’y plonger pour de bon ou d’en émerger.  La paranoïa de l’un, la folie d’un autre, le désir de vengeance d’une adolescente, l’amour ravageur d’un homme pour une danseuse, la méchanceté d’un groupe de villageois…  Partout le pied et la raison dérapent…

Et dérapent d’autant plus qu’y joue une profonde dichotomie entre l’extravagance des personnages et des intrigues, et le style sobre, loin de toute esbroufe, qui soutient un texte près du langage parlé, presque familier.  Si jamais la comparaison entre style et musique signifie quelque chose, c’est au cool jazz qu’il nous faut comparer la nostalgie sage et efficace de la phrase de Dany T.

Cette auteure écrit avec patience et calme souverain, comme un marin qui suit le vent. L’histoire la porte. Elle dérive, pour le plaisir de se laisser drosser par les mots.

L’AUTEUR :

Dany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.

  • Des récits sobres par leur forme, mais d’une extravagance vivifiante de par leurs personnages et situations.
  • Un auteur qui écrit par nécessité, avec la calme assurance du marin qui murmure ses confidences à la buvette à matelot.
  • Lire Dany T., c’est se dépayser et partager un univers neuf.

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juil 27

samson

L’esprit de la chouette

Il y avait ce pays.

Bien sûr, pour l’oiseau, la notion de pays n’avait aucune importance. Les frontières ne s’appliquent pas à la gent ailée. Mais il y avait pourtant bien un pays sous lui, dont les habitants ployaient sous de lourds fardeaux à toute heure du jour ou de la nuit. La vie, si légère pour le volatile, se faisait pesante pour tous, en contrebas.

L’oiseau volait ici et là, toujours de nuit, parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Le jour, il se réfugiait au cœur de forêts ou de bosquets épais, dormant paisiblement. Il vivait sa vie de chouette sans rien demander d’autre que bien se nourrir.

Il y avait ce pays. Il y avait ces gens ployant sous leurs lourdes charges. La chouette les observait d’un regard neutre à travers les feuillages denses. Ça ne la concernait pas.

Souvent, alors que l’aube commençait à poindre, elle planait vers quelque temple, ils étaient nombreux dans ce pays, et elle allait se poser sur l’épaule d’une statue de pierre d’où elle pouvait observer la progression du petit matin avant d’aller se réfugier dans un abri proche. Parfois, la rumeur d’humains à proximité la faisait s’envoler promptement. D’autres fois, les tambours, cloches et gongs d’un temple saluaient l’aube avec elle, sans trop l’inquiéter. Les ondes sonores lui plaisaient, l’enveloppaient, la rassuraient.

Un matin comme tant d’autres, après une fructueuse nuit de chasse, elle alla se poser sur l’épaule d’une statue sise au centre du grand jardin d’un temple. Elle fut saisie d’une terreur sans nom lorsque ses serres s’enfoncèrent dans de la chair plutôt que de s’agripper à de la pierre, comme elle s’y attendait. Elle déploya grand ses ailes et s’enfuit silencieusement, non sans avoir eu le temps de réaliser que l’humain n’avait pas bronché. Elle se réfugia au plus profond de la forêt et dormit mal ce jour-là : elle traînait toujours avec elle l’odeur de l’homme.

À l’aube suivante, elle se contenta de survoler le temple. L’autre était là, immobile, assis. Les matins qui suivirent, la chouette se présenta de plus en plus tôt, et toujours l’homme assis, plus immuable qu’une statue, semblait dormir. Une fin de nuit, alors que la première lueur de l’aube n’avait pas encore déchiré le voile de l’obscurité, la chouette se présenta au moment où la petite porte du temple s’ouvrait. Survolant l’endroit, elle observa l’humain qui gagnait le centre du jardin, s’y installait en position du lotus, oscillait un peu avant de s’incliner bien bas, front contre terre, pour ensuite reprendre son immobilité. Puis, plus rien. Aucun mouvement. Elle le surveilla longuement mais dut se résoudre à partir, chassée par la lumière matinale.

Elle s’habitua à la présence de cet homme figé. Mais ne s’en approcha plus. Il lui devint aussi familier que les pierres du temple et les arbres du jardin. Il en fut ainsi de longs mois.

Par une fin de nuit chaude et étouffante, alors qu’elle chassait toujours, elle survola un sentier où marchaient silencieusement des hommes. Le chemin menait au temple. Elle ne décida pas de les suivre ; une chouette n’a pas ce genre de curiosité. Mais le hasard fit qu’elle passa au temple avec l’aube, au moment où les hommes y parvenaient eux-mêmes. Elle ne comprit pas ce qu’elle vit ; les oiseaux ne savent pas entendre ce genre de choses. Elle assista à l’approche des humains. Ils encerclèrent celui qui était toujours assis et immobile. Il y eut des voix, des rires, des cris même. Puis un des individus souleva une machette et en frappa l’homme méditant qui tomba sur le flanc. Les autres hommes frappèrent à leur tour, s’acharnant sur le corps étendu, avant de se diriger vers le temple dans de grands rires et des éclats de voix.

Après quelques minutes, ils quittaient les lieux, chargés de butin. De la fumée s’échappait par les fenêtres du lieu saint. L’homme étendu bougea un peu, tenta de se relever avant de s’écrouler lourdement au sol. La mort venait de le saisir.

La mort !

Effrayée, la chouette s’éloigna du temple en flammes. Ce n’était pas le feu lui-même ou encore la fumée qui l’épouvantait ainsi. Non plus que les bruits de l’incendie ou des humains s’éloignant de l’endroit. Non, ce qui la frappait d’une telle terreur, c’était la mort. L’idée même de la mort, de la fin brutale et sans appel. Le terme de l’existence. De sa vie de chouette, jamais de telles idées n’étaient survenues en elle.

Alors qu’elle survolait la cime des arbres, des images, des sons, des souvenirs étranges lui venaient en mémoire. Les yeux d’une mère, des rires d’enfants, des berceuses chantées doucement, des maîtres d’école, des paysans fourbus mais rieurs, des explosions de bombes, des cadavres brûlés, des cris de terreur, des chants monastiques, des paroles de sagesse, de la compassion, du détachement, de l’empathie, des méditations tranquilles où le temps se fondait dans la matière et la compréhension…

D’où provenaient toutes ces choses ? Elle ne pouvait en être sûre, mais elle établissait un lien entre la mort de cet homme et ce tourbillon d’idées à lui faire éclater le crâne. Elle ne put dormir ce jour-là et ne réussit pas à se nourrir lors de la chasse de la nuit suivante. Des centaines de notions étranges l’envahissaient sans qu’elle puisse ordonner ou même appréhender vaguement tout ça. Elle perdit goût à la chasse et cessa de se nourrir sans n’en ressentir aucune faiblesse. Elle comprenait obscurément qu’elle n’était plus elle-même, sans toutefois saisir ce qu’elle était devenue.

Elle vécut ainsi de nombreuses années, beaucoup plus d’années qu’il est d’habitude permis à une chouette, sans jamais plus éprouver les besoins ordinaires des oiseaux. Elle volait de nuit, survolait le pays, ce pays dont elle savait désormais, et le nom, et la nature. Elle suivit les bras du Mékong, nicha dans le delta quelques années. Par la suite, elle vola vers le nord, vers les montagnes. Elle admira les vallées profondes et paisibles, s’indigna des forêts dévastées par les armes chimiques américaines, se troubla à la vue de ces pauvres humains tordus et ravagés par ces mêmes armes. Elle survola des jardins de cratères, des ruines antiques altérées par les bombes et les projectiles. Elle alla d’un territoire à un autre, sans but, sans objectif, blanc volatile nocturne habité par l’âme de l’autre, lui, le moine. Tant d’années passèrent qu’elle en perdit le compte.

Un soir, elle survola une ville très vaste, moderne. Rues envahies de motos, de klaxons, de gens. La ville grouillait d’une vie nocturne intense. La chouette entendit soudain un grand bruit : froissement de métal et éclat cristallin du verre éparpillé sur le sol, le tout suivi de cris et de pas de course. Attroupement. Accident. Collision. Victimes. Les mots, les notions s’accumulaient dans son esprit sans qu’elle en comprenne bien le sens. Une moto, accrochée par un camion, couchée au sol près d’un carrefour. Deux jeunes, garçon et fille, étendus sur le bitume. Elle bouge, se relève, pleure. Quelques blessures, superficielles. Lui, immobile, gît là. Mort. Compassion. La chouette survole la scène avant d’aller se poser sur le fronton d’un immeuble blanc.

Au centre du cercle des curieux, un mouvement. Le jeune homme bouge. Il s’assied lentement, l’air surpris.

La chouette observe la cité. Les gens passent. Elle ne s’attardera pas en ces lieux. Elle a faim ; l’appel des forêts se fait soudain puissant.

Elle s’envole, enfin paisible.

La flûte et le vent


Il y avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires et la joie.

Dans un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours, cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire. Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ? Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là, il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure, laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit. Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être, s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse humilité.

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ll’esprit de la chouette

Il y avait ce pays.

Bien
sûr, pour l’oiseau, la notion de pays n’avait aucune importance. Les
frontières ne s’appliquent pas à la gent ailée. Mais il y avait
pourtant bien un pays sous lui, dont les habitants ployaient sous de
lourds fardeaux à toute heure du jour ou de la nuit. La vie, si légère
pour le volatile, se faisait pesante pour tous, en contrebas.

L’oiseau
volait ici et là, toujours de nuit, parfois jusqu’aux premières lueurs
de l’aube. Le jour, il se réfugiait au cœur de forêts ou de bosquets
épais, dormant paisiblement. Il vivait sa vie de chouette sans rien
demander d’autre que bien se nourrir.

Il y
avait ce pays. Il y avait ces gens ployant sous leurs lourdes charges.
La chouette les observait d’un regard neutre à travers les feuillages
denses. Ça ne la concernait pas.

Souvent,
alors que l’aube commençait à poindre, elle planait vers quelque
temple, ils étaient nombreux dans ce pays, et elle allait se poser sur
l’épaule d’une statue de pierre d’où elle pouvait observer la
progression du petit matin avant d’aller se réfugier dans un abri
proche. Parfois, la rumeur d’humains à proximité la faisait s’envoler
promptement. D’autres fois, les tambours, cloches et gongs d’un temple
saluaient l’aube avec elle, sans trop l’inquiéter. Les ondes sonores
lui plaisaient, l’enveloppaient, la rassuraient.

Un
matin comme tant d’autres, après une fructueuse nuit de chasse, elle
alla se poser sur l’épaule d’une statue sise au centre du grand jardin
d’un temple. Elle fut saisie d’une terreur sans nom lorsque ses serres
s’enfoncèrent dans de la chair plutôt que de s’agripper à de la pierre,
comme elle s’y attendait. Elle déploya grand ses ailes et s’enfuit
silencieusement, non sans avoir eu le temps de réaliser que l’humain
n’avait pas bronché. Elle se réfugia au plus profond de la forêt et
dormit mal ce jour-là : elle traînait toujours avec elle l’odeur de
l’homme.

À
l’aube suivante, elle se contenta de survoler le temple. L’autre était
là, immobile, assis. Les matins qui suivirent, la chouette se présenta
de plus en plus tôt, et toujours l’homme assis, plus immuable qu’une
statue, semblait dormir. Une fin de nuit, alors que la première lueur
de l’aube n’avait pas encore déchiré le voile de l’obscurité, la
chouette se présenta au moment où la petite porte du temple s’ouvrait.
Survolant l’endroit, elle observa l’humain qui gagnait le centre du
jardin, s’y installait en position du lotus, oscillait un peu avant de
s’incliner bien bas, front contre terre, pour ensuite reprendre son
immobilité. Puis, plus rien. Aucun mouvement. Elle le surveilla
longuement mais dut se résoudre à partir, chassée par la lumière
matinale.

Elle
s’habitua à la présence de cet homme figé. Mais ne s’en approcha plus.
Il lui devint aussi familier que les pierres du temple et les arbres du
jardin. Il en fut ainsi de longs mois.

Par
une fin de nuit chaude et étouffante, alors qu’elle chassait toujours,
elle survola un sentier où marchaient silencieusement des hommes. Le
chemin menait au temple. Elle ne décida pas de les suivre ; une
chouette n’a pas ce genre de curiosité. Mais le hasard fit qu’elle
passa au temple avec l’aube, au moment où les hommes y parvenaient
eux-mêmes. Elle ne comprit pas ce qu’elle vit ; les oiseaux ne savent
pas entendre ce genre de choses. Elle assista à l’approche des humains.
Ils encerclèrent celui qui était toujours assis et immobile. Il y eut
des voix, des rires, des cris même. Puis un des individus souleva une
machette et en frappa l’homme méditant qui tomba sur le flanc. Les
autres hommes frappèrent à leur tour, s’acharnant sur le corps étendu,
avant de se diriger vers le temple dans de grands rires et des éclats
de voix.

Après
quelques minutes, ils quittaient les lieux, chargés de butin. De la
fumée s’échappait par les fenêtres du lieu saint. L’homme étendu bougea
un peu, tenta de se relever avant de s’écrouler lourdement au sol. La
mort venait de le saisir.

La mort !

Effrayée,
la chouette s’éloigna du temple en flammes. Ce n’était pas le feu
lui-même ou encore la fumée qui l’épouvantait ainsi. Non plus que les
bruits de l’incendie ou des humains s’éloignant de l’endroit. Non, ce
qui la frappait d’une telle terreur, c’était la mort. L’idée même de la
mort, de la fin brutale et sans appel. Le terme de l’existence. De sa
vie de chouette, jamais de telles idées n’étaient survenues en elle.

Alors
qu’elle survolait la cime des arbres, des images, des sons, des
souvenirs étranges lui venaient en mémoire. Les yeux d’une mère, des
rires d’enfants, des berceuses chantées doucement, des maîtres d’école,
des paysans fourbus mais rieurs, des explosions de bombes, des cadavres
brûlés, des cris de terreur, des chants monastiques, des paroles de
sagesse, de la compassion, du détachement, de l’empathie, des
méditations tranquilles où le temps se fondait dans la matière et la
compréhension…

D’où
provenaient toutes ces choses ? Elle ne pouvait en être sûre, mais elle
établissait un lien entre la mort de cet homme et ce tourbillon d’idées
à lui faire éclater le crâne. Elle ne put dormir ce jour-là et ne
réussit pas à se nourrir lors de la chasse de la nuit suivante. Des
centaines de notions étranges l’envahissaient sans qu’elle puisse
ordonner ou même appréhender vaguement tout ça. Elle perdit goût à la
chasse et cessa de se nourrir sans n’en ressentir aucune faiblesse.
Elle comprenait obscurément qu’elle n’était plus elle-même, sans
toutefois saisir ce qu’elle était devenue.

Elle
vécut ainsi de nombreuses années, beaucoup plus d’années qu’il est
d’habitude permis à une chouette, sans jamais plus éprouver les besoins
ordinaires des oiseaux. Elle volait de nuit, survolait le pays, ce pays
dont elle savait désormais, et le nom, et la nature. Elle suivit les
bras du Mékong, nicha dans le delta quelques années. Par la suite, elle
vola vers le nord, vers les montagnes. Elle admira les vallées
profondes et paisibles, s’indigna des forêts dévastées par les armes
chimiques américaines, se troubla à la vue de ces pauvres humains
tordus et ravagés par ces mêmes armes. Elle survola des jardins de
cratères, des ruines antiques altérées par les bombes et les
projectiles. Elle alla d’un territoire à un autre, sans but, sans
objectif, blanc volatile nocturne habité par l’âme de l’autre, lui, le
moine. Tant d’années passèrent qu’elle en perdit le compte.

Un
soir, elle survola une ville très vaste, moderne. Rues envahies de
motos, de klaxons, de gens. La ville grouillait d’une vie nocturne
intense. La chouette entendit soudain un grand bruit : froissement de
métal et éclat cristallin du verre éparpillé sur le sol, le tout suivi
de cris et de pas de course. Attroupement. Accident. Collision.
Victimes. Les mots, les notions s’accumulaient dans son esprit sans
qu’elle en comprenne bien le sens. Une moto, accrochée par un camion,
couchée au sol près d’un carrefour. Deux jeunes, garçon et fille,
étendus sur le bitume. Elle bouge, se relève, pleure. Quelques
blessures, superficielles. Lui, immobile, gît là. Mort. Compassion. La chouette survole la scène avant d’aller se poser sur le fronton d’un immeuble blanc.

Au centre du cercle des curieux, un mouvement. Le jeune homme bouge. Il s’assied lentement, l’air surpris.

La
chouette observe la cité. Les gens passent. Elle ne s’attardera pas en
ces lieux. Elle a faim ; l’appel des forêts se fait soudain puissant.

Elle s’envole, enfin paisible.

La flûte et le vent


Il y
avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les
montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant
ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées
par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû
être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme
partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires
et la joie.

Dans
un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce
petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme
sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le
considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le
meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait
d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de
bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour
saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du
jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours,
cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh
Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et
sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car
la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon
une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un
matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses
couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa
droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut
distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait
derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une
femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était
vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux
finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais
Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix
profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il
existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des
soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire.
Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments
peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne
vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses
paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette
mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ?
Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement
satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il
avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans
défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh
Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua
longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le
même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là,
il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les
soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure,
laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le
lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le
surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les
mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de
lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles
flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et
c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence
paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit.
Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être,
s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse
humilité.

’esprit de la chouette

Il y avait ce pays.

Bien sûr, pour l’oiseau, la notion de pays n’avait aucune importance. Les frontières ne s’appliquent pas à la gent ailée. Mais il y avait pourtant bien un pays sous lui, dont les habitants ployaient sous de lourds fardeaux à toute heure du jour ou de la nuit. La vie, si légère pour le volatile, se faisait pesante pour tous, en contrebas.

L’oiseau volait ici et là, toujours de nuit, parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Le jour, il se réfugiait au cœur de forêts ou de bosquets épais, dormant paisiblement. Il vivait sa vie de chouette sans rien demander d’autre que bien se nourrir.

Il y avait ce pays. Il y avait ces gens ployant sous leurs lourdes charges. La chouette les observait d’un regard neutre à travers les feuillages denses. Ça ne la concernait pas.

Souvent, alors que l’aube commençait à poindre, elle planait vers quelque temple, ils étaient nombreux dans ce pays, et elle allait se poser sur l’épaule d’une statue de pierre d’où elle pouvait observer la progression du petit matin avant d’aller se réfugier dans un abri proche. Parfois, la rumeur d’humains à proximité la faisait s’envoler promptement. D’autres fois, les tambours, cloches et gongs d’un temple saluaient l’aube avec elle, sans trop l’inquiéter. Les ondes sonores lui plaisaient, l’enveloppaient, la rassuraient.

Un matin comme tant d’autres, après une fructueuse nuit de chasse, elle alla se poser sur l’épaule d’une statue sise au centre du grand jardin d’un temple. Elle fut saisie d’une terreur sans nom lorsque ses serres s’enfoncèrent dans de la chair plutôt que de s’agripper à de la pierre, comme elle s’y attendait. Elle déploya grand ses ailes et s’enfuit silencieusement, non sans avoir eu le temps de réaliser que l’humain n’avait pas bronché. Elle se réfugia au plus profond de la forêt et dormit mal ce jour-là : elle traînait toujours avec elle l’odeur de l’homme.

À l’aube suivante, elle se contenta de survoler le temple. L’autre était là, immobile, assis. Les matins qui suivirent, la chouette se présenta de plus en plus tôt, et toujours l’homme assis, plus immuable qu’une statue, semblait dormir. Une fin de nuit, alors que la première lueur de l’aube n’avait pas encore déchiré le voile de l’obscurité, la chouette se présenta au moment où la petite porte du temple s’ouvrait. Survolant l’endroit, elle observa l’humain qui gagnait le centre du jardin, s’y installait en position du lotus, oscillait un peu avant de s’incliner bien bas, front contre terre, pour ensuite reprendre son immobilité. Puis, plus rien. Aucun mouvement. Elle le surveilla longuement mais dut se résoudre à partir, chassée par la lumière matinale.

Elle s’habitua à la présence de cet homme figé. Mais ne s’en approcha plus. Il lui devint aussi familier que les pierres du temple et les arbres du jardin. Il en fut ainsi de longs mois.

Par une fin de nuit chaude et étouffante, alors qu’elle chassait toujours, elle survola un sentier où marchaient silencieusement des hommes. Le chemin menait au temple. Elle ne décida pas de les suivre ; une chouette n’a pas ce genre de curiosité. Mais le hasard fit qu’elle passa au temple avec l’aube, au moment où les hommes y parvenaient eux-mêmes. Elle ne comprit pas ce qu’elle vit ; les oiseaux ne savent pas entendre ce genre de choses. Elle assista à l’approche des humains. Ils encerclèrent celui qui était toujours assis et immobile. Il y eut des voix, des rires, des cris même. Puis un des individus souleva une machette et en frappa l’homme méditant qui tomba sur le flanc. Les autres hommes frappèrent à leur tour, s’acharnant sur le corps étendu, avant de se diriger vers le temple dans de grands rires et des éclats de voix.

Après quelques minutes, ils quittaient les lieux, chargés de butin. De la fumée s’échappait par les fenêtres du lieu saint. L’homme étendu bougea un peu, tenta de se relever avant de s’écrouler lourdement au sol. La mort venait de le saisir.

La mort !

Effrayée, la chouette s’éloigna du temple en flammes. Ce n’était pas le feu lui-même ou encore la fumée qui l’épouvantait ainsi. Non plus que les bruits de l’incendie ou des humains s’éloignant de l’endroit. Non, ce qui la frappait d’une telle terreur, c’était la mort. L’idée même de la mort, de la fin brutale et sans appel. Le terme de l’existence. De sa vie de chouette, jamais de telles idées n’étaient survenues en elle.

Alors qu’elle survolait la cime des arbres, des images, des sons, des souvenirs étranges lui venaient en mémoire. Les yeux d’une mère, des rires d’enfants, des berceuses chantées doucement, des maîtres d’école, des paysans fourbus mais rieurs, des explosions de bombes, des cadavres brûlés, des cris de terreur, des chants monastiques, des paroles de sagesse, de la compassion, du détachement, de l’empathie, des méditations tranquilles où le temps se fondait dans la matière et la compréhension…

D’où provenaient toutes ces choses ? Elle ne pouvait en être sûre, mais elle établissait un lien entre la mort de cet homme et ce tourbillon d’idées à lui faire éclater le crâne. Elle ne put dormir ce jour-là et ne réussit pas à se nourrir lors de la chasse de la nuit suivante. Des centaines de notions étranges l’envahissaient sans qu’elle puisse ordonner ou même appréhender vaguement tout ça. Elle perdit goût à la chasse et cessa de se nourrir sans n’en ressentir aucune faiblesse. Elle comprenait obscurément qu’elle n’était plus elle-même, sans toutefois saisir ce qu’elle était devenue.

Elle vécut ainsi de nombreuses années, beaucoup plus d’années qu’il est d’habitude permis à une chouette, sans jamais plus éprouver les besoins ordinaires des oiseaux. Elle volait de nuit, survolait le pays, ce pays dont elle savait désormais, et le nom, et la nature. Elle suivit les bras du Mékong, nicha dans le delta quelques années. Par la suite, elle vola vers le nord, vers les montagnes. Elle admira les vallées profondes et paisibles, s’indigna des forêts dévastées par les armes chimiques américaines, se troubla à la vue de ces pauvres humains tordus et ravagés par ces mêmes armes. Elle survola des jardins de cratères, des ruines antiques altérées par les bombes et les projectiles. Elle alla d’un territoire à un autre, sans but, sans objectif, blanc volatile nocturne habité par l’âme de l’autre, lui, le moine. Tant d’années passèrent qu’elle en perdit le compte.

Un soir, elle survola une ville très vaste, moderne. Rues envahies de motos, de klaxons, de gens. La ville grouillait d’une vie nocturne intense. La chouette entendit soudain un grand bruit : froissement de métal et éclat cristallin du verre éparpillé sur le sol, le tout suivi de cris et de pas de course. Attroupement. Accident. Collision. Victimes. Les mots, les notions s’accumulaient dans son esprit sans qu’elle en comprenne bien le sens. Une moto, accrochée par un camion, couchée au sol près d’un carrefour. Deux jeunes, garçon et fille, étendus sur le bitume. Elle bouge, se relève, pleure. Quelques blessures, superficielles. Lui, immobile, gît là. Mort. Compassion. La chouette survole la scène avant d’aller se poser sur le fronton d’un immeuble blanc.

Au centre du cercle des curieux, un mouvement. Le jeune homme bouge. Il s’assied lentement, l’air surpris.

La chouette observe la cité. Les gens passent. Elle ne s’attardera pas en ces lieux. Elle a faim ; l’appel des forêts se fait soudain puissant.

Elle s’envole, enfin paisible.

La flûte et le vent


Il y avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires et la joie.

Dans un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours, cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire. Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ? Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là, il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure, laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit. Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être, s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse humilité.

La flûte et le vent

Il y avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires et la joie.

Dans un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours, cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire. Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ? Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là, il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure, laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit. Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être, s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse humilité.



juil 23

samson

LE LIVRE :

Asie : Vietnam

Au hasard d’une rencontre au pays du Dragon Bleu, deux hommes au passé mystérieux entament une relation de maître à disciple et s’installent sur les berges du Mékong. Bien qu’immobiles, ils amorcent un voyage fascinant par les récits qu’ils se transmettent.

L’un raconte, l’autre écoute et cherche à comprendre le sens de son existence.

À travers contes, récits et anecdotes du Japon et du Vietnam, s’élabore un discours simple : celui du cœur. Shintoïsme, Bouddhisme et Zen ; la sagesse asiatique sert de toile de fond aux petits et grands drames de l’humanité. La parole complexe du bonze et le commentaire simple du paysan poursuivent les mêmes objectifs : définir l’être, saisir sa nature, l’incarner dans le moment fugitif.

Le voyage prend toute sa signification pour ces deux personnages énigmatiques : aller à la rencontre de l’autre, de l’âme, des forces et faiblesses humaines, avant de reprendre des sentiers aussi imprévisibles que différents… En apparence.

Michel Samson nous enchante par ces textes brefs, purs, mélodieux, calmes et aériens. Des airs de flûte Shakuhachi ; une source fraîche qui jaillit entre les pierres d’un jardin japonais.

Un dépaysement, en même temps qu’une plongée au cœur de ce qu’il y a de plus intime, de plus limpide, de plus valable en soi.

L’AUTEUR :

Michel Samson est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval.  Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier.  Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés.  Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui.  C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.

  • Un exotisme sans fard, épuré.
  • Une expérience du shintoïsme et du bouddhisme par un auteur qui l’a vécu de l’intérieur.
  • Un livre d’une grande simplicité qui étonne, émerveille, nourrit, parle au cœur.
  • Des histoires qui captivent, retiennent le lecteur.

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L’AUTEUR : Michel Samson est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.


Yves Chevrier (extraits)

posted by Alain Gagnon
juil 20

Quelques extraits du roman Pourquoi je n’ai pas pleuré mon frère :

De : Félixthi @ hotmail.com

À : Guillaumax @ hotmail.com                                                     Photo Yves Chevrier

Objet : Poub

Mon cher Guillaume, le vieux Poub est mort. J’ai brûlé toutes ses affaires, comme il l’avait demandé. Tu as toujours été intrigué par les deux portes closes qui donnaient sur le corridor de son appartement. L’une ouvrait sur sa chambre. L’autre sur l’atelier où il rafistolait et astiquait ses effets; sur le mur il avait grossièrement peint, avec des couleurs démodées, le champignon du désastre atomique. Le symbole du grand pouff, comme il disait. Et par terre, pour compléter le tableau, une montagne de poupées démembrées, ramassées dans les poubelles. Tout de suite, j’ai pensé à toi. Le vieux croyait qu’il n’y a plus moyen de faire entendre raison aux mâles dominants qui profitent de tout ce qui bouge sur la planète. Ils finiront, disait-il, par l’épuiser et la faire sauter. Tu t’entendais bien avec lui. Tu le trouvais bizarre, mais vous faisiez le même constat, avec cette différence que toi, tu crois pouvoir faire quelque chose pour que le bolide dévie de sa trajectoire. Depuis que tu es parti, j’ai peur. Je m’invente toutes sortes de scénarios. Où es-tu Guillaume ? Envoie-moi un message. Un tout petit message. Ne me laisse pas tout seul avec ma peur.    Ton père, Félix.

Si tu te faufiles à travers une foule dense comme du trèfle, captivée par la musique d’un groupe qui évolue sur une scène extérieure, est-ce que tu t’excuses devant chaque personne que tu déranges ? Tu agiras différemment selon que tu es de type baveux ou téteux. Le premier se fout du bien-être des autres. Débarque sans prévenir. Ce qui importe c’est son chemin. Le second, tout aussi centré sur lui-même, a besoin des autres. Il doute de sa propre importance. Il la quête. Il adule. Il a peur de déranger. Il dit naturellement scusez.

—————————————————-

— Est-ce que tu connais l’Hommage à Rosa Luxembourg de Riopelle. C’est une immense fresque en hommage à une socialiste allemande qui participa à la révolution russe. Une œuvre devant laquelle tu te sens tout petit. Elle est immense. Ça remplit toute une salle. C’est tellement beau. J’aimerais que tu me fasses cadeau de la contempler avec toi.

— J’en ai beaucoup entendu parler mais je ne l’ai jamais vue. Elle se trouve au Musée du Québec, je pense. C’est loin.

— Il est quatre heures. On a le temps d’y aller, le musée est ouvert le soir pendant l’été.

— Tu es sérieuse ?

— Très sérieuse. On pourrait dormir chez ma sœur, à Québec. Moi, je resterai là. Je devais y passer un jour ou deux en août.

Ma tête comprend bien que c’est fini entre nous, mais pour demeurer le plus longtemps possible avec elle mon cœur ferait n’importe quoi. J’accepte. Vite elle met quelques affaires dans son sac. Nous agrippons  du pain, du fromage et des fruits et sans rouler trop vite, nous aboutissons finalement dans le musée à sept heures et trente. J’appréhendais le temps que nous passerions ensemble dans l’auto. Mais nous avons évité les sujets chauds comme ma maladie ou notre relation. Nous avons écouté de la musique, mangé notre lunch, parler de cinéma. C’est une excellente idée qu’a eue Claire de nous transporter ici. Nous nous dirigeons directement à la salle de la grande fresque.

Tu entres là quasiment sur la pointe des pieds tellement cette œuvre te domine et te fascine. Tu oublies tout. Même l’infernale bête cancéreuse qui te ronge. Tu ne reconnais plus ta tête, ton cœur, même tes membres. Tu entres dans le corps de Riopelle. Claire a passé sa main sous mon bras, elle semble désirer m’accompagner tout simplement dans ma découverte de ce Riopelle. C’est magique, tu deviens lui. Ses corps d’oies blanches, qui semblent retrouver vie pour virevolter au vent, t’affolent. Plus loin, elles se colorent. Tu te questionnes et te demandes ce que ça veut dire tout ça. Puis les grands oiseaux blancs s’égaient pour finalement bleuir et dégager du mystère. Tu n’en restes pas là, tu veux jouir davantage de tout ton corps et de ton âme surtout, tu passes au second tableau. Les oies transmuées en colombes planent, s’illuminent et composent avec des outils, des clous et autres objets de la vie. Tu es conquis, tu ne veux plus bouger, mais tu avances, tu vois déjà plus loin une oie flanquée d’un cœur transpercé par une flèche avec un soleil jaune orange pour l’illuminer. Quelle coïncidence. Nous passons vite ici. Claire a certainement remarqué. Je ne fais pas de commentaire, je ne veux pas m’évader du monde magique dans lequel je suis entré. Je ne dis mot à Claire pendant que je contemple. C’est trop personnel. Chaque couleur qui atteint ton œil, nourrit ton âme différemment. Tu ne veux pas être dérangé. Ton ventre aussi crie, il en veut encore. C’est comme ça l’art. C’est tellement bon. Je m’approche de l’œuvre, alors que Claire me laisse le bras, et suis émerveillé encore davantage par tous ces détails vivants qui en profondeur soutiennent l’ensemble. Je pars seul à la découverte de la dernière partie du triptyque. Là c’est le sommet. Comme des feux d’artifices, les colombes s’éclatent de joie. Il y a bien quelques oiseaux noirs, mais tu oublies les formes de Riopelle, ce qu’elles expriment, tu es fasciné et envoûté par les couleurs, leur distribution généreuse environnant les oiseaux de bonheur. Tu es conquis de la tête aux pieds. Ça t’illumine la face et te console le ventre. Un cancéreux condamné pourrait même désirer y mourir sur le champ. Ce n’est pas une blague. C’est ce que je ressens présentement. En arrivant au musée, j’avais un terrible mal de tête. Il s’est envolé. Avec moi.

Claire est restée accrochée au deuxième tableau. Je veux revenir au premier. Au passage, elle m’accroche et me souffle :

— Prends bien soin de toi.

———————————————————

La fin :

Faut croire que c’est un réflexe bien humain que de chuchoter des mots à l’oreille d’un mourant en lui saisissant la main. J’aime bien. C’est le dernier contact que j’ai avec Claire. Je ne parviens plus à lever mes paupières. Je la sens dans l’ombre. Même si je me vois partir, et que je m’en vais en paix, allez-en paix que je disais au temps de ma vie catholique, je ressens très fort dans mon cœur de l’ennui. Si jamais mon esprit était fait pour durer éternellement, il s’ennuierait de vous longtemps. Mon esprit flotte sur du vide, on dirait. Je ne sens plus du tout mon corps, ni ma main, ni ma bouche ultra sèche, ni mes paupières closes. Je sens pourtant qu’une larme perle au coin de mon œil…



L’AUTEUR :

Yves Chevrier est devenu écrivain à un âge mûr.  Il façonne personnages et situations avec le soin et la tendresse qu’un menuisier accorde au travail du bois.  Voici ce qu’il écrit :

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« À 55 ans, j’étais menuisier. Je pris une journée de congé par semaine, pour écrire. (…) Je n’avais jamais écrit. Le personnage principal devait mourir à la fin. Mais il résiste. J’envoie mon manuscrit ; on accepte de publier Où il est le petit Jésus, tabarnac ? Je prends goût à l’écriture. J’écris donc la suite avec les mêmes personnages. Et ça donne Écœure-moi pas avec ça, répondit Dieu. Mon héros est coriace, il ne veut toujours pas mourir. Et j’acquiers de l’expérience. Pour moi écrire n’est pas un besoin, c’est  un devoir. Par l’écriture mon inconscient devient fertile et volubile. (…) Alors s’écrit tout seul  On ne patine pas avec l’amour, le troisième tome de la même longue et belle histoire de mon personnage, Félix et des autres qui l’accompagnent. Le récit n’est plus autobiographique. (…) Cette découverte me confirme que je dois continuer à écrire, puisqu’en me livrant ainsi, c’est une infime portion de l’humanité qui s’exprime. Mon Félix n’est pas mort. Il passe tout juste la soixantaine. (…) J’annonce au lancement de mon troisième livre que deux autres suivront. Et qu’à la fin, Félix mourra. Je m’installe donc à l’écriture du quatrième de la série, Ils viseront ta tête. Et il est publié en automne 2004. J’en suis très fier. (…) J’abandonne la scie et le marteau et je m’attaque donc au dernier de la série, où mon héros doit mourir enfin.  Cela donne (…) celui que je vous livre ici avec émotion et nostalgie, Pourquoi je n’ai pas pleuré mon frère... » Yves Chevrier

LE LIVRE :

Félix a perdu ses repères. Les assises de son existence disparaissent. C’est le cas de son fils, membre d’une secte terroriste, qui se donne comme mission de viser les têtes dirigeantes pour libérer la Terre. Pendant que Félix, le père, cherche à retrouver, à aider et à comprendre le fils, Félix, l’homme, voit ses propres démons refaire surface. Il est de plus en plus déstabilisé et seul ; sa vie n’a plus de sens.  C’est pourtant cette même vie, dans sa splendeur ironique, qui viendra soulager Félix de son pesant malaise. On lui apprend sa fin prochaine.  Que fera Félix du temps imparti ? Comment affrontera-t-il les derniers mois de son existence ?  Comment affrontera-t-il la mort ?  Un style qui maintient l’intérêt du lecteur jusqu’à la fin, jusqu’à cette mort acceptée, lucide et presque tendre, au cours de laquelle Félix dira adieu à la vie et adieu à l’amour.

CE QUI CARACTÉRISE CE ROMAN :

Yves Chevrier est un raconteur d’histoires aussi baroques que le quotidien, et, ces histoires, il les a publiées aux éditions du CRAM :
Où il est le petit Jésus Tabarnac, en 1997.
Écœure-moi pas avec ça, répondit Dieu, en 1999.
On ne patine pas avec l’amour, en 2000.
Ils viseront ta tête, en 2004.
 
Et cette année, Pourquoi je n’ai pas pleuré mon frère :
Cinq ouvrages, c’est-à-dire cinq histoires qui n’en font qu’une, celle de Félix, son héros.  Partager son monde de freaks, de sous-contractants crosseurs, de gourous  gangsters ; et aussi celui de son fils et de ces femmes qu’il aime et a aimées, avant de mourir dans la tendresse d’un désespoir accepté.
(À suivre…)

Pascale Bourassa (suite)

posted by Alain Gagnon
juil 13

Un avant-goût de l’atmosphère et du style de Pascale :

pascale-dans-son-aparte2EXTRAITS DE SON ROMAN LE PUITS :

Au fond, le noir écorche mes yeux. Mes yeux sanglants à force de trop regarder, toujours la même lumière blanche, trop crue, et là, maintenant, revêtue d’une lourde cape noire qui tente de m’engloutir entre ses plis. Le fond est là. Bientôt là. Je l’entends qui m’appelle, qui frappe déjà à ma porte. Il m’invite, il me force à le suivre. Je suis prise de force. Rien n’y fait. J’aurais peut-être pu survivre à une autre époque. Peut-être que non. Le fond glauque, noirâtre, m’aurait juste attendue un peu plus.

En attendant, j’ai le vertige. Le vertige qui m’entraîne toujours plus bas. Et je meurs, mais je meurs depuis longtemps, je n’en peux plus de mourir. Qu’on me tue enfin !

——————————-

Une petite souris avait volé dans un arbre.

Légère comme un oiseau. Une âme errante accrochée, un nœud coulant autour du cou. La tête qui pend, se balance, et l’univers qui soudain se trouble. Dans cette forêt broussailleuse, je souffle sur le brouillard, mais il tend les bras, il me tire et me noie. Mon âme, la plus forte, peut-être, m’admoneste et me force à admettre mon erreur.

Mais je me retiens toujours à la branche de l’arbre. J’ai peur de la casser.

Je vole encore, oh petite plume et je me sens de plus en plus libérée, même si mes souvenirs collent à ma peau, mordent ma chair comme de petits serpents venimeux. Je vois l’arbre au loin, ses feuilles qui bruissent dans le vent avec deux petites filles accrochées à ses branches qui se balancent, se balancent et s’élancent… Et tout doucement l’âme apparaît, on la voit – oh chaleur lumineuse ! – qui les fait s’envoler.

Comme un œil jeté nonchalamment sur un paradis perdu, je ferme les miens et je feins de m’endormir dans ce coton noirâtre pour ne pas sentir mes larmes brûlantes de regrets, – oh l’amer ! -  qui m’inondent.

Et je rêve que je suis une petite fille qui s’envole, une branche dans une main et une âme dans l’autre.

——————————-

La maison était vide.

Il n’y avait personne dans la maison grise. On avait déposé les bagages près de la porte et c’était comme si on était dans une maison inconnue, à une autre époque ou dans une autre ville. Il n’y avait personne, alors Angélique avait regardé par la fenêtre, la fenêtre sur laquelle elle avait tracé un cercle pour voir dehors, pour voir à travers la poussière. Il y avait plein de monde, des gens agglutinés autour du puits, des gens comme un essaim d’abeilles. Elle avait cru apercevoir Josef au loin, mais elle n’était pas certaine, Josef avec un paquet dans les bras. Elle tentait de distinguer une petite tête blonde, le petit garçon, puis une autre, une brune, cette fois-là, la tête de sa sœur et de ses jeux d’enfant, mais elle ne voyait rien. Il y avait le boulanger avec sa femme, pensait-elle, puis le forgeron, et le prêtre aussi, le prêtre de la petite église, puis le docteur du village. Des gens partout. Pas de petit garçon ni de sœur.

Angélique s’était avancée vers le puits. Elle s’était avancée vers la masse bruyante des gens autour du puits. Elle sentait quelque chose, quelque chose de mauvais. Albertine allait sûrement tout lui expliquer. Josef l’avait aperçue. Ses yeux avaient croisé les siens, un autre sursaut dans son cœur, ses yeux comme pour lui dire aussi de ne plus avancer. De ne plus bouger. Angélique avançait toujours. Elle suivait le même chemin que sa sœur quelque temps auparavant, avec l’amant et le bébé laissés loin derrière. Angélique s’approchait du puits. Il y avait quelque chose sur le sol avec les gens tout autour, quelque chose comme un corps. Oui ! C’était ça ! Un corps blanc et mouillé, c’était Albertine qui dormait sur le sol. Pourquoi pas ? Il faisait beau et l’herbe était fraîche. À cet instant, Angélique avait couru vers Albertine. Elle avait couru pour étreindre le corps mort étendu par terre.

Le corps n’avait pas bougé. Pas un seul geste. Angélique avait eu beau l’étreindre de toutes ses forces, le soulever haut dans les airs et le secouer énergiquement, le corps n’avait toujours pas bougé. Josef s’était avancé, puis avait pris Angélique sans ses bras, Angélique, son amour, Angélique comme un cadavre elle aussi. Il lui avait baisé le front et l’avait amenée pantelante, il l’avait amenée dans la maison pour la coucher dans un grand lit blanc.

Dans ce grand lit blanc, Angélique était couchée depuis longtemps, ça pouvait faire des heures qu’elle était là ou plusieurs jours, elle ne savait pas. Elle croyait voir son amant de temps en temps, elle ne le reconnaissait pas, et croyait apercevoir Josef aussi, et la petite Victoria, (à  elle, elle parvenait à sourire un peu) ; elle avançait une main, puis effleurait ses délicats cheveux blonds. C’était le fil qui la forçait à garder les yeux ouverts, même si elle voulait les fermer pour toujours, les yeux grand ouverts devant la petite fille blonde comme un ange. Un jour, on lui avait amené un autre bébé. Il n’était pas blond, celui-là, il était noir avec une auréole rousse. C’était Albertine. Angélique ne rêvait pas, elle avait reconnu Albertine, son visage doux et joyeux, et ses cheveux ; elle avait reconnu Albertine, Albertine avec son bébé à elle : deux sœurs à nouveau réunies. Angélique avait avancé une main pour toucher les cheveux d’Albertine, des cheveux comme des fils de soie. Albertine qui était redevenue une petite fille comme dans leurs jeux d’enfant. Comme elle l’avait toujours voulue. Angélique lui apprendrait à voler. Elle volerait autour d’un arbre, une autre petite souris avec elle, deux petites filles sur une branche.

On irait chercher le petit garçon blond, se disait Angélique, on irait le chercher et on prendrait place, tous, toute la famille, autour de la table. Une famille normale enfin.

Je sentais l’humidité plus intense. C’était un peu plus bas, l’eau enfin. J’ai eu un peu peur quand j’ai senti que j’allais y plonger bientôt, la peur, mais aussi un grand soulagement ; enfin  l’ombre était là, la vraie, pas l’ombre de quelqu’un d’autre. Une ombre d’humidité, comme une chaleur bienfaisante. C’est ma tête, la première, qui a senti l’eau la traverser. C’était froid au début,  mais on s’y fait tellement vite. J’ai senti ma tête d’abord, puis le reste de mon corps. Un froid, puis une chaleur immense.



Pascale Bourassa : Le Puits

posted by Alain Gagnon
juil 11

Aujourd’hui j’aimerais vous présenter Pascale Bourassa dont le roman, LE PUITS, paraîtra en août prochain.

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Résumé

Début du vingtième siècle, au Québec. Deux sœurs, Angélique et Albertine. Le récit s’amorce quand elles sont enfants. Une famille. La mère, triste de son existence, voit avec déception ses enfants partir un à un. Le père mène sa vie en automate et constate la dégradation de sa relation avec son épouse, même s’il éprouve une grande passion pour elle. Angélique et Albertine deviennent femmes. Albertine, plus timide et réservée, rêve d’une vie tranquille. Angélique épouse un voisin, Josef, et lui donne un fils, Antony. Mais elle se sent prisonnière de son rôle social et rêve de devenir peintre, comme sa mère avant elle. Elle laissera donc Antony aux bons soins de sa sœur et offrira littéralement son mari, Josef, à Albertine qui l’aimait déjà en secret, et quittera tout. Elle vivra à Québec avec un amant et y concrétisera son rêve de peindre.

Josef, compagnon d’Albertine et ancien époux d’Angélique, est écartelé entre ces deux femmes et passe ses journées à boire à la taverne du village, tandis qu’Antony écrit des lettres d’amour enflammées à sa mère. Il se consolera auprès d’une fillette asiatique qui deviendra son amie. Elle permettra au garçon esseulé de s’évader grâce aux bribes de culture chinoise qu’elle lui présente et qui les font rêver. Angélique et Albertine, marginales pour leur époque, seront perçues comme dangereuses, sorcières, par les gens du village.

Les destins de ces deux sœurs s’entrecroisent dans un mélange de fureur, de folie et de lucidité, jusqu’à ce qu’elles s’unissent à jamais au-delà de la mort, par la mort/naissance qu’offre ce puits où lumière et ombres fusionnent… Tout ceci dans un style envoûtant, incantatoire, qui enveloppe et distingue, riche. Riche non seulement par l’esthétique, l’expression, mais aussi par ses musiques de mers sourdes et ses échos de grottes intérieures. Le tout marié à une faculté d’analyse qui déconcerte. Une expérience de lecture que l’on n’oublie pas.

NOTICE BIOGRAPHIQUE :

Pascale Bourassa est née au Lac-Saint-Jean dans une petite ville près d’une rivière. Elle a demeuré neuf ans à Montréal où elle a fait des études en création littéraire et obtenu une maîtrise en 2001. Pascale adore la lecture, et ses gouts littéraires sont très variés. Parmi ses auteurs préférés, on retrouve : Virginia Woolf, Victor Hugo, Léon Tolstoï, Zelda Fitzgerald, Arthur Rimbaud. Chez les auteurs québécois, elle aime beaucoup St-Denis Garneau, Gabrielle Roy et Ying Chen. Elle avoue avoir été influencée par Anne Hébert dont elle admire les œuvres. Son écriture s’inscrit en partie dans le mouvement psychanalytique. Pascale Bourassa pratique également l’écriture automatique : elle croit que le roman se construit autour de l’écriture et que c’est dans et par l’écriture que l’histoire émerge. Pascale écrit depuis son tout jeune âge. Elle écrit pour le plaisir et pour transmettre sa vision du monde. Sans utiliser l’écriture autobiographique, elle s’inspire des gens qui l’entourent et qu’elle aime observer et analyser. La psychologie humaine la fascine. Elle adore découvrir de nouveaux pays et de nouvelles cultures. Elle habite maintenant l’Alberta et montre une prédilection pour les grands espaces, calmes et sauvages, de l’ouest canadien ; toutefois, l’eau lui manque beaucoup dans ces contrées sèches et planes. Elle apprend à connaître la culture anglophone, mais la culture québécoise lui manque. Le Puits est son premier roman.

CE QUI CARACTÉRISE SON ÉCRITURE :

· Une nouvelle auteure, une nouvelle voix, une esthétique.

— Une langue propre à cette jeune romancière ; une nouvelle musique ; une nouvelle façon de faire chanter la phrase française.

Un premier roman qui fera époque dans la littérature québécoise.

Un récit intimiste qui ne peut laisser indifférent.

Un récit féministe à chaud. Existentiel. Sans dialectique, sans démonstrations. Une expérience envoûtante de fureur et de désir.

Un roman qui se résume avec difficulté parce qu’il est aussi complexe et touffu que la passion, que l’érotisme impérieux qui le sous-tend.

(À suivre…)


Enfin !….

posted by Alain Gagnon
juil 10

Quelqu’un m’aidera à apprivoiser WordPress, et nous pourrons causer !
Je pourrai présenter des extraits de nos auteurs, des photos et tutti quanti…

Que l’été soit bon pour nous jusqu’à la prochaine pluie.


Commencer un blogue…

posted by Alain Gagnon
juil 9

Techniquement difficile, et labeur pressenti.

Pour parler littérature ?  Pour parler de nos auteurs, surtout.  Et des autres, de la littérature en général.  De ce qui se fait chez nous et ailleurs dans ce curieux pays du Québec, presque continent, qui s’étend sur l’Atlantique comme une ombre crachée par l’ouest et que l’est attend aux aurores.