Un avant-goût de l’atmosphère et du style de Pascale :
EXTRAITS DE SON ROMAN LE PUITS :

Au fond, le noir écorche mes yeux. Mes yeux sanglants à force de trop regarder, toujours la même lumière blanche, trop crue, et là, maintenant, revêtue d’une lourde cape noire qui tente de m’engloutir entre ses plis. Le fond est là. Bientôt là. Je l’entends qui m’appelle, qui frappe déjà à ma porte. Il m’invite, il me force à le suivre. Je suis prise de force. Rien n’y fait. J’aurais peut-être pu survivre à une autre époque. Peut-être que non. Le fond glauque, noirâtre, m’aurait juste attendue un peu plus.
En attendant, j’ai le vertige. Le vertige qui m’entraîne toujours plus bas. Et je meurs, mais je meurs depuis longtemps, je n’en peux plus de mourir. Qu’on me tue enfin !
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Une petite souris avait volé dans un arbre.
Légère comme un oiseau. Une âme errante accrochée, un nœud coulant autour du cou. La tête qui pend, se balance, et l’univers qui soudain se trouble. Dans cette forêt broussailleuse, je souffle sur le brouillard, mais il tend les bras, il me tire et me noie. Mon âme, la plus forte, peut-être, m’admoneste et me force à admettre mon erreur.
Mais je me retiens toujours à la branche de l’arbre. J’ai peur de la casser.
Je vole encore, oh petite plume et je me sens de plus en plus libérée, même si mes souvenirs collent à ma peau, mordent ma chair comme de petits serpents venimeux. Je vois l’arbre au loin, ses feuilles qui bruissent dans le vent avec deux petites filles accrochées à ses branches qui se balancent, se balancent et s’élancent… Et tout doucement l’âme apparaît, on la voit – oh chaleur lumineuse ! – qui les fait s’envoler.
Comme un œil jeté nonchalamment sur un paradis perdu, je ferme les miens et je feins de m’endormir dans ce coton noirâtre pour ne pas sentir mes larmes brûlantes de regrets, – oh l’amer ! - qui m’inondent.
Et je rêve que je suis une petite fille qui s’envole, une branche dans une main et une âme dans l’autre.
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La maison était vide.
Il n’y avait personne dans la maison grise. On avait déposé les bagages près de la porte et c’était comme si on était dans une maison inconnue, à une autre époque ou dans une autre ville. Il n’y avait personne, alors Angélique avait regardé par la fenêtre, la fenêtre sur laquelle elle avait tracé un cercle pour voir dehors, pour voir à travers la poussière. Il y avait plein de monde, des gens agglutinés autour du puits, des gens comme un essaim d’abeilles. Elle avait cru apercevoir Josef au loin, mais elle n’était pas certaine, Josef avec un paquet dans les bras. Elle tentait de distinguer une petite tête blonde, le petit garçon, puis une autre, une brune, cette fois-là, la tête de sa sœur et de ses jeux d’enfant, mais elle ne voyait rien. Il y avait le boulanger avec sa femme, pensait-elle, puis le forgeron, et le prêtre aussi, le prêtre de la petite église, puis le docteur du village. Des gens partout. Pas de petit garçon ni de sœur.
Angélique s’était avancée vers le puits. Elle s’était avancée vers la masse bruyante des gens autour du puits. Elle sentait quelque chose, quelque chose de mauvais. Albertine allait sûrement tout lui expliquer. Josef l’avait aperçue. Ses yeux avaient croisé les siens, un autre sursaut dans son cœur, ses yeux comme pour lui dire aussi de ne plus avancer. De ne plus bouger. Angélique avançait toujours. Elle suivait le même chemin que sa sœur quelque temps auparavant, avec l’amant et le bébé laissés loin derrière. Angélique s’approchait du puits. Il y avait quelque chose sur le sol avec les gens tout autour, quelque chose comme un corps. Oui ! C’était ça ! Un corps blanc et mouillé, c’était Albertine qui dormait sur le sol. Pourquoi pas ? Il faisait beau et l’herbe était fraîche. À cet instant, Angélique avait couru vers Albertine. Elle avait couru pour étreindre le corps mort étendu par terre.
Le corps n’avait pas bougé. Pas un seul geste. Angélique avait eu beau l’étreindre de toutes ses forces, le soulever haut dans les airs et le secouer énergiquement, le corps n’avait toujours pas bougé. Josef s’était avancé, puis avait pris Angélique sans ses bras, Angélique, son amour, Angélique comme un cadavre elle aussi. Il lui avait baisé le front et l’avait amenée pantelante, il l’avait amenée dans la maison pour la coucher dans un grand lit blanc.
Dans ce grand lit blanc, Angélique était couchée depuis longtemps, ça pouvait faire des heures qu’elle était là ou plusieurs jours, elle ne savait pas. Elle croyait voir son amant de temps en temps, elle ne le reconnaissait pas, et croyait apercevoir Josef aussi, et la petite Victoria, (à elle, elle parvenait à sourire un peu) ; elle avançait une main, puis effleurait ses délicats cheveux blonds. C’était le fil qui la forçait à garder les yeux ouverts, même si elle voulait les fermer pour toujours, les yeux grand ouverts devant la petite fille blonde comme un ange. Un jour, on lui avait amené un autre bébé. Il n’était pas blond, celui-là, il était noir avec une auréole rousse. C’était Albertine. Angélique ne rêvait pas, elle avait reconnu Albertine, son visage doux et joyeux, et ses cheveux ; elle avait reconnu Albertine, Albertine avec son bébé à elle : deux sœurs à nouveau réunies. Angélique avait avancé une main pour toucher les cheveux d’Albertine, des cheveux comme des fils de soie. Albertine qui était redevenue une petite fille comme dans leurs jeux d’enfant. Comme elle l’avait toujours voulue. Angélique lui apprendrait à voler. Elle volerait autour d’un arbre, une autre petite souris avec elle, deux petites filles sur une branche.
On irait chercher le petit garçon blond, se disait Angélique, on irait le chercher et on prendrait place, tous, toute la famille, autour de la table. Une famille normale enfin.
Je sentais l’humidité plus intense. C’était un peu plus bas, l’eau enfin. J’ai eu un peu peur quand j’ai senti que j’allais y plonger bientôt, la peur, mais aussi un grand soulagement ; enfin l’ombre était là, la vraie, pas l’ombre de quelqu’un d’autre. Une ombre d’humidité, comme une chaleur bienfaisante. C’est ma tête, la première, qui a senti l’eau la traverser. C’était froid au début, mais on s’y fait tellement vite. J’ai senti ma tête d’abord, puis le reste de mon corps. Un froid, puis une chaleur immense.
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