Celle
Cette histoire a débuté au bureau. À cause de la grosse fille.
J’ai toujours mal filé au travers du monde. Dans la rue, je cours presque, yeux baissés, pour que surtout on ne me drague pas. J’achète par catalogue ; je me méfie des nouveaux venus au bureau ; du chauffeur de taxi qui louche ; du livreur qui avance plus loin que le pas de la porte ; de mon voisin avec ses lunettes comme des loupes. J’ai peur de moi, des gestes possibles ; des hommes et du désordre ; surtout du noir. Certaines nuits, je ne dors pas à cause du feu qui peut prendre ou de la terre qui risque de trembler. Mes peurs m’accompagnent depuis toujours, d’aussi loin que je me souvienne.
Au début, je les contrôlais. Elles ont fini par être partout. Personne ne semblait l’avoir remarqué jusqu’à cet incident : c’était le matin, l’homme chauve du comité social a proposé la cabane à sucre.
― Je ne peux pas, me suis-je empressée de répondre. (…)
……………………………..
Bessi… Beque…
(…) Je te souris. Nos buées se mêlent l’une à l’autre et je sonde ton regard. Matraque-les, tes idées noires, enferme-les, enterre-les une fois pour toutes, que je me dis. Viens. On a un arbre de Noël à aller chercher.
Tu repars derrière moi. Je m’en assure de plus en plus maintenant que le soleil descend. J’ai pas envie que tu t’arrêtes à mon insu parce que tes peurs t’auront harponné. Quand ça s’assombrit dehors, dans ta tête aussi, ça s’assombrit. Le seul moyen de tenir tes peurs à distance, c’est de te parler. Tu sais, j’inventerai des mots, s’il faut.
Je t’entends respirer. T’as de la misère à suivre, tu mets une telle application à marcher dans mes traces. (…)
Parenthèse
(…) Tu l’aurais vu atteindre le sommet, seul ; tu l’aurais vu s’écrouler, se replier sur lui, pas certain d’avoir raison d’être là, qu’il y a moins à craindre de la mort que de la vie. En bas, tu te serais écroulée, pas convaincue que tu n’as plus rien à faire, que t’as envie de respecter son désir de mourir. La tour de votre adolescence vous aurait isolés l’un de l’autre, une nuit d’été, au début de votre vie d’adulte.
Si t’avais pu y être, tu l’aurais vu éventrer son sac à dos et en extirper trois grosses bières. Il les aurait posées l’une derrière l’autre, préoccupé qu’elles tracent une ligne droite entre ses deux jambes écartées. Il les aurait fixées, aurait décidé que sa vie allait s’éteindre après le contenu de la dernière. Il les aurait bues sans t’en offrir. En bas, tu te serais agrippée à deux mains, à deux pieds, à un arbre plus solide que toi. T’aurais prié pour qu’il en arrive moins vite à la dernière, qu’il regarde les lumières de la ville longuement, qu’il s’égare dans ses souvenirs, et qui sait, peut-être même change d’idée.
Si t’avais pu y être, la nuit d’encre t’aurait empêchée de le voir lancer par-dessus la rampe la dernière bouteille, vide. Tu l’aurais entendue éclater sur le sol. Elle serait tombée tout près. Quelques morceaux de verre auraient volé jusqu’à toi, se seraient accrochés à tes chaussures et à tes bas. Ta vue se serait troublée, tu te serais assise sur le sol. Tes bras auraient emprisonné tes jambes ; ton menton se serait niché dans le creux de tes genoux. Tu serais demeurée à bercer ton corps et à pleurer. T’aurais compris qu’il avait jeté la bouteille par-dessus bord pour calculer le temps qu’elle allait prendre avant de rencontrer le foin en bas, sa chute amortie par lui. Tu te serais dit que sa chute à lui ne serait amortie par rien.
Si t’avais pu y être, t’aurais su qu’il attendait que la lune se transforme en vaisseau. Tu te serais dit qu’il a trop lu d’histoires de loups-garous, visionné trop de films qui font peur. T’aurais continué de pleurer, comme lui en haut. Comme lui, t’aurais pensé qu’il y a plein d’injustices sur terre. T’aurais eu envie de hurler pour que l’Univers apprenne qu’il existe, hurlé dans l’espoir qu’un superhéros t’entende, fasse quelque chose. (…)
- Des récits sobres (24) par leur forme, mais d’une extravagance vivifiante de par leurs personnages et situations.
- Elle décrit un monde où nous pourrions tous basculer tant il est familièrement anormal…
- Un auteur qui écrit par nécessité, avec la calme assurance du marin qui murmure ses confidences à la buvette à matelot.
- Lire Dany T., c’est se dépayser et partager un univers neuf.
- Satie, cool jazz ; sobriété dans le délire

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moi j’aime ce que tu écris