juil 27

samson

L’esprit de la chouette

Il y avait ce pays.

Bien sûr, pour l’oiseau, la notion de pays n’avait aucune importance. Les frontières ne s’appliquent pas à la gent ailée. Mais il y avait pourtant bien un pays sous lui, dont les habitants ployaient sous de lourds fardeaux à toute heure du jour ou de la nuit. La vie, si légère pour le volatile, se faisait pesante pour tous, en contrebas.

L’oiseau volait ici et là, toujours de nuit, parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Le jour, il se réfugiait au cœur de forêts ou de bosquets épais, dormant paisiblement. Il vivait sa vie de chouette sans rien demander d’autre que bien se nourrir.

Il y avait ce pays. Il y avait ces gens ployant sous leurs lourdes charges. La chouette les observait d’un regard neutre à travers les feuillages denses. Ça ne la concernait pas.

Souvent, alors que l’aube commençait à poindre, elle planait vers quelque temple, ils étaient nombreux dans ce pays, et elle allait se poser sur l’épaule d’une statue de pierre d’où elle pouvait observer la progression du petit matin avant d’aller se réfugier dans un abri proche. Parfois, la rumeur d’humains à proximité la faisait s’envoler promptement. D’autres fois, les tambours, cloches et gongs d’un temple saluaient l’aube avec elle, sans trop l’inquiéter. Les ondes sonores lui plaisaient, l’enveloppaient, la rassuraient.

Un matin comme tant d’autres, après une fructueuse nuit de chasse, elle alla se poser sur l’épaule d’une statue sise au centre du grand jardin d’un temple. Elle fut saisie d’une terreur sans nom lorsque ses serres s’enfoncèrent dans de la chair plutôt que de s’agripper à de la pierre, comme elle s’y attendait. Elle déploya grand ses ailes et s’enfuit silencieusement, non sans avoir eu le temps de réaliser que l’humain n’avait pas bronché. Elle se réfugia au plus profond de la forêt et dormit mal ce jour-là : elle traînait toujours avec elle l’odeur de l’homme.

À l’aube suivante, elle se contenta de survoler le temple. L’autre était là, immobile, assis. Les matins qui suivirent, la chouette se présenta de plus en plus tôt, et toujours l’homme assis, plus immuable qu’une statue, semblait dormir. Une fin de nuit, alors que la première lueur de l’aube n’avait pas encore déchiré le voile de l’obscurité, la chouette se présenta au moment où la petite porte du temple s’ouvrait. Survolant l’endroit, elle observa l’humain qui gagnait le centre du jardin, s’y installait en position du lotus, oscillait un peu avant de s’incliner bien bas, front contre terre, pour ensuite reprendre son immobilité. Puis, plus rien. Aucun mouvement. Elle le surveilla longuement mais dut se résoudre à partir, chassée par la lumière matinale.

Elle s’habitua à la présence de cet homme figé. Mais ne s’en approcha plus. Il lui devint aussi familier que les pierres du temple et les arbres du jardin. Il en fut ainsi de longs mois.

Par une fin de nuit chaude et étouffante, alors qu’elle chassait toujours, elle survola un sentier où marchaient silencieusement des hommes. Le chemin menait au temple. Elle ne décida pas de les suivre ; une chouette n’a pas ce genre de curiosité. Mais le hasard fit qu’elle passa au temple avec l’aube, au moment où les hommes y parvenaient eux-mêmes. Elle ne comprit pas ce qu’elle vit ; les oiseaux ne savent pas entendre ce genre de choses. Elle assista à l’approche des humains. Ils encerclèrent celui qui était toujours assis et immobile. Il y eut des voix, des rires, des cris même. Puis un des individus souleva une machette et en frappa l’homme méditant qui tomba sur le flanc. Les autres hommes frappèrent à leur tour, s’acharnant sur le corps étendu, avant de se diriger vers le temple dans de grands rires et des éclats de voix.

Après quelques minutes, ils quittaient les lieux, chargés de butin. De la fumée s’échappait par les fenêtres du lieu saint. L’homme étendu bougea un peu, tenta de se relever avant de s’écrouler lourdement au sol. La mort venait de le saisir.

La mort !

Effrayée, la chouette s’éloigna du temple en flammes. Ce n’était pas le feu lui-même ou encore la fumée qui l’épouvantait ainsi. Non plus que les bruits de l’incendie ou des humains s’éloignant de l’endroit. Non, ce qui la frappait d’une telle terreur, c’était la mort. L’idée même de la mort, de la fin brutale et sans appel. Le terme de l’existence. De sa vie de chouette, jamais de telles idées n’étaient survenues en elle.

Alors qu’elle survolait la cime des arbres, des images, des sons, des souvenirs étranges lui venaient en mémoire. Les yeux d’une mère, des rires d’enfants, des berceuses chantées doucement, des maîtres d’école, des paysans fourbus mais rieurs, des explosions de bombes, des cadavres brûlés, des cris de terreur, des chants monastiques, des paroles de sagesse, de la compassion, du détachement, de l’empathie, des méditations tranquilles où le temps se fondait dans la matière et la compréhension…

D’où provenaient toutes ces choses ? Elle ne pouvait en être sûre, mais elle établissait un lien entre la mort de cet homme et ce tourbillon d’idées à lui faire éclater le crâne. Elle ne put dormir ce jour-là et ne réussit pas à se nourrir lors de la chasse de la nuit suivante. Des centaines de notions étranges l’envahissaient sans qu’elle puisse ordonner ou même appréhender vaguement tout ça. Elle perdit goût à la chasse et cessa de se nourrir sans n’en ressentir aucune faiblesse. Elle comprenait obscurément qu’elle n’était plus elle-même, sans toutefois saisir ce qu’elle était devenue.

Elle vécut ainsi de nombreuses années, beaucoup plus d’années qu’il est d’habitude permis à une chouette, sans jamais plus éprouver les besoins ordinaires des oiseaux. Elle volait de nuit, survolait le pays, ce pays dont elle savait désormais, et le nom, et la nature. Elle suivit les bras du Mékong, nicha dans le delta quelques années. Par la suite, elle vola vers le nord, vers les montagnes. Elle admira les vallées profondes et paisibles, s’indigna des forêts dévastées par les armes chimiques américaines, se troubla à la vue de ces pauvres humains tordus et ravagés par ces mêmes armes. Elle survola des jardins de cratères, des ruines antiques altérées par les bombes et les projectiles. Elle alla d’un territoire à un autre, sans but, sans objectif, blanc volatile nocturne habité par l’âme de l’autre, lui, le moine. Tant d’années passèrent qu’elle en perdit le compte.

Un soir, elle survola une ville très vaste, moderne. Rues envahies de motos, de klaxons, de gens. La ville grouillait d’une vie nocturne intense. La chouette entendit soudain un grand bruit : froissement de métal et éclat cristallin du verre éparpillé sur le sol, le tout suivi de cris et de pas de course. Attroupement. Accident. Collision. Victimes. Les mots, les notions s’accumulaient dans son esprit sans qu’elle en comprenne bien le sens. Une moto, accrochée par un camion, couchée au sol près d’un carrefour. Deux jeunes, garçon et fille, étendus sur le bitume. Elle bouge, se relève, pleure. Quelques blessures, superficielles. Lui, immobile, gît là. Mort. Compassion. La chouette survole la scène avant d’aller se poser sur le fronton d’un immeuble blanc.

Au centre du cercle des curieux, un mouvement. Le jeune homme bouge. Il s’assied lentement, l’air surpris.

La chouette observe la cité. Les gens passent. Elle ne s’attardera pas en ces lieux. Elle a faim ; l’appel des forêts se fait soudain puissant.

Elle s’envole, enfin paisible.

La flûte et le vent


Il y avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires et la joie.

Dans un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours, cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire. Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ? Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là, il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure, laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit. Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être, s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse humilité.

image001

ll’esprit de la chouette

Il y avait ce pays.

Bien
sûr, pour l’oiseau, la notion de pays n’avait aucune importance. Les
frontières ne s’appliquent pas à la gent ailée. Mais il y avait
pourtant bien un pays sous lui, dont les habitants ployaient sous de
lourds fardeaux à toute heure du jour ou de la nuit. La vie, si légère
pour le volatile, se faisait pesante pour tous, en contrebas.

L’oiseau
volait ici et là, toujours de nuit, parfois jusqu’aux premières lueurs
de l’aube. Le jour, il se réfugiait au cœur de forêts ou de bosquets
épais, dormant paisiblement. Il vivait sa vie de chouette sans rien
demander d’autre que bien se nourrir.

Il y
avait ce pays. Il y avait ces gens ployant sous leurs lourdes charges.
La chouette les observait d’un regard neutre à travers les feuillages
denses. Ça ne la concernait pas.

Souvent,
alors que l’aube commençait à poindre, elle planait vers quelque
temple, ils étaient nombreux dans ce pays, et elle allait se poser sur
l’épaule d’une statue de pierre d’où elle pouvait observer la
progression du petit matin avant d’aller se réfugier dans un abri
proche. Parfois, la rumeur d’humains à proximité la faisait s’envoler
promptement. D’autres fois, les tambours, cloches et gongs d’un temple
saluaient l’aube avec elle, sans trop l’inquiéter. Les ondes sonores
lui plaisaient, l’enveloppaient, la rassuraient.

Un
matin comme tant d’autres, après une fructueuse nuit de chasse, elle
alla se poser sur l’épaule d’une statue sise au centre du grand jardin
d’un temple. Elle fut saisie d’une terreur sans nom lorsque ses serres
s’enfoncèrent dans de la chair plutôt que de s’agripper à de la pierre,
comme elle s’y attendait. Elle déploya grand ses ailes et s’enfuit
silencieusement, non sans avoir eu le temps de réaliser que l’humain
n’avait pas bronché. Elle se réfugia au plus profond de la forêt et
dormit mal ce jour-là : elle traînait toujours avec elle l’odeur de
l’homme.

À
l’aube suivante, elle se contenta de survoler le temple. L’autre était
là, immobile, assis. Les matins qui suivirent, la chouette se présenta
de plus en plus tôt, et toujours l’homme assis, plus immuable qu’une
statue, semblait dormir. Une fin de nuit, alors que la première lueur
de l’aube n’avait pas encore déchiré le voile de l’obscurité, la
chouette se présenta au moment où la petite porte du temple s’ouvrait.
Survolant l’endroit, elle observa l’humain qui gagnait le centre du
jardin, s’y installait en position du lotus, oscillait un peu avant de
s’incliner bien bas, front contre terre, pour ensuite reprendre son
immobilité. Puis, plus rien. Aucun mouvement. Elle le surveilla
longuement mais dut se résoudre à partir, chassée par la lumière
matinale.

Elle
s’habitua à la présence de cet homme figé. Mais ne s’en approcha plus.
Il lui devint aussi familier que les pierres du temple et les arbres du
jardin. Il en fut ainsi de longs mois.

Par
une fin de nuit chaude et étouffante, alors qu’elle chassait toujours,
elle survola un sentier où marchaient silencieusement des hommes. Le
chemin menait au temple. Elle ne décida pas de les suivre ; une
chouette n’a pas ce genre de curiosité. Mais le hasard fit qu’elle
passa au temple avec l’aube, au moment où les hommes y parvenaient
eux-mêmes. Elle ne comprit pas ce qu’elle vit ; les oiseaux ne savent
pas entendre ce genre de choses. Elle assista à l’approche des humains.
Ils encerclèrent celui qui était toujours assis et immobile. Il y eut
des voix, des rires, des cris même. Puis un des individus souleva une
machette et en frappa l’homme méditant qui tomba sur le flanc. Les
autres hommes frappèrent à leur tour, s’acharnant sur le corps étendu,
avant de se diriger vers le temple dans de grands rires et des éclats
de voix.

Après
quelques minutes, ils quittaient les lieux, chargés de butin. De la
fumée s’échappait par les fenêtres du lieu saint. L’homme étendu bougea
un peu, tenta de se relever avant de s’écrouler lourdement au sol. La
mort venait de le saisir.

La mort !

Effrayée,
la chouette s’éloigna du temple en flammes. Ce n’était pas le feu
lui-même ou encore la fumée qui l’épouvantait ainsi. Non plus que les
bruits de l’incendie ou des humains s’éloignant de l’endroit. Non, ce
qui la frappait d’une telle terreur, c’était la mort. L’idée même de la
mort, de la fin brutale et sans appel. Le terme de l’existence. De sa
vie de chouette, jamais de telles idées n’étaient survenues en elle.

Alors
qu’elle survolait la cime des arbres, des images, des sons, des
souvenirs étranges lui venaient en mémoire. Les yeux d’une mère, des
rires d’enfants, des berceuses chantées doucement, des maîtres d’école,
des paysans fourbus mais rieurs, des explosions de bombes, des cadavres
brûlés, des cris de terreur, des chants monastiques, des paroles de
sagesse, de la compassion, du détachement, de l’empathie, des
méditations tranquilles où le temps se fondait dans la matière et la
compréhension…

D’où
provenaient toutes ces choses ? Elle ne pouvait en être sûre, mais elle
établissait un lien entre la mort de cet homme et ce tourbillon d’idées
à lui faire éclater le crâne. Elle ne put dormir ce jour-là et ne
réussit pas à se nourrir lors de la chasse de la nuit suivante. Des
centaines de notions étranges l’envahissaient sans qu’elle puisse
ordonner ou même appréhender vaguement tout ça. Elle perdit goût à la
chasse et cessa de se nourrir sans n’en ressentir aucune faiblesse.
Elle comprenait obscurément qu’elle n’était plus elle-même, sans
toutefois saisir ce qu’elle était devenue.

Elle
vécut ainsi de nombreuses années, beaucoup plus d’années qu’il est
d’habitude permis à une chouette, sans jamais plus éprouver les besoins
ordinaires des oiseaux. Elle volait de nuit, survolait le pays, ce pays
dont elle savait désormais, et le nom, et la nature. Elle suivit les
bras du Mékong, nicha dans le delta quelques années. Par la suite, elle
vola vers le nord, vers les montagnes. Elle admira les vallées
profondes et paisibles, s’indigna des forêts dévastées par les armes
chimiques américaines, se troubla à la vue de ces pauvres humains
tordus et ravagés par ces mêmes armes. Elle survola des jardins de
cratères, des ruines antiques altérées par les bombes et les
projectiles. Elle alla d’un territoire à un autre, sans but, sans
objectif, blanc volatile nocturne habité par l’âme de l’autre, lui, le
moine. Tant d’années passèrent qu’elle en perdit le compte.

Un
soir, elle survola une ville très vaste, moderne. Rues envahies de
motos, de klaxons, de gens. La ville grouillait d’une vie nocturne
intense. La chouette entendit soudain un grand bruit : froissement de
métal et éclat cristallin du verre éparpillé sur le sol, le tout suivi
de cris et de pas de course. Attroupement. Accident. Collision.
Victimes. Les mots, les notions s’accumulaient dans son esprit sans
qu’elle en comprenne bien le sens. Une moto, accrochée par un camion,
couchée au sol près d’un carrefour. Deux jeunes, garçon et fille,
étendus sur le bitume. Elle bouge, se relève, pleure. Quelques
blessures, superficielles. Lui, immobile, gît là. Mort. Compassion. La chouette survole la scène avant d’aller se poser sur le fronton d’un immeuble blanc.

Au centre du cercle des curieux, un mouvement. Le jeune homme bouge. Il s’assied lentement, l’air surpris.

La
chouette observe la cité. Les gens passent. Elle ne s’attardera pas en
ces lieux. Elle a faim ; l’appel des forêts se fait soudain puissant.

Elle s’envole, enfin paisible.

La flûte et le vent


Il y
avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les
montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant
ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées
par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû
être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme
partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires
et la joie.

Dans
un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce
petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme
sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le
considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le
meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait
d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de
bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour
saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du
jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours,
cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh
Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et
sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car
la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon
une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un
matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses
couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa
droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut
distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait
derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une
femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était
vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux
finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais
Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix
profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il
existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des
soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire.
Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments
peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne
vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses
paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette
mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ?
Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement
satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il
avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans
défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh
Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua
longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le
même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là,
il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les
soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure,
laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le
lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le
surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les
mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de
lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles
flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et
c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence
paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit.
Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être,
s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse
humilité.

’esprit de la chouette

Il y avait ce pays.

Bien sûr, pour l’oiseau, la notion de pays n’avait aucune importance. Les frontières ne s’appliquent pas à la gent ailée. Mais il y avait pourtant bien un pays sous lui, dont les habitants ployaient sous de lourds fardeaux à toute heure du jour ou de la nuit. La vie, si légère pour le volatile, se faisait pesante pour tous, en contrebas.

L’oiseau volait ici et là, toujours de nuit, parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Le jour, il se réfugiait au cœur de forêts ou de bosquets épais, dormant paisiblement. Il vivait sa vie de chouette sans rien demander d’autre que bien se nourrir.

Il y avait ce pays. Il y avait ces gens ployant sous leurs lourdes charges. La chouette les observait d’un regard neutre à travers les feuillages denses. Ça ne la concernait pas.

Souvent, alors que l’aube commençait à poindre, elle planait vers quelque temple, ils étaient nombreux dans ce pays, et elle allait se poser sur l’épaule d’une statue de pierre d’où elle pouvait observer la progression du petit matin avant d’aller se réfugier dans un abri proche. Parfois, la rumeur d’humains à proximité la faisait s’envoler promptement. D’autres fois, les tambours, cloches et gongs d’un temple saluaient l’aube avec elle, sans trop l’inquiéter. Les ondes sonores lui plaisaient, l’enveloppaient, la rassuraient.

Un matin comme tant d’autres, après une fructueuse nuit de chasse, elle alla se poser sur l’épaule d’une statue sise au centre du grand jardin d’un temple. Elle fut saisie d’une terreur sans nom lorsque ses serres s’enfoncèrent dans de la chair plutôt que de s’agripper à de la pierre, comme elle s’y attendait. Elle déploya grand ses ailes et s’enfuit silencieusement, non sans avoir eu le temps de réaliser que l’humain n’avait pas bronché. Elle se réfugia au plus profond de la forêt et dormit mal ce jour-là : elle traînait toujours avec elle l’odeur de l’homme.

À l’aube suivante, elle se contenta de survoler le temple. L’autre était là, immobile, assis. Les matins qui suivirent, la chouette se présenta de plus en plus tôt, et toujours l’homme assis, plus immuable qu’une statue, semblait dormir. Une fin de nuit, alors que la première lueur de l’aube n’avait pas encore déchiré le voile de l’obscurité, la chouette se présenta au moment où la petite porte du temple s’ouvrait. Survolant l’endroit, elle observa l’humain qui gagnait le centre du jardin, s’y installait en position du lotus, oscillait un peu avant de s’incliner bien bas, front contre terre, pour ensuite reprendre son immobilité. Puis, plus rien. Aucun mouvement. Elle le surveilla longuement mais dut se résoudre à partir, chassée par la lumière matinale.

Elle s’habitua à la présence de cet homme figé. Mais ne s’en approcha plus. Il lui devint aussi familier que les pierres du temple et les arbres du jardin. Il en fut ainsi de longs mois.

Par une fin de nuit chaude et étouffante, alors qu’elle chassait toujours, elle survola un sentier où marchaient silencieusement des hommes. Le chemin menait au temple. Elle ne décida pas de les suivre ; une chouette n’a pas ce genre de curiosité. Mais le hasard fit qu’elle passa au temple avec l’aube, au moment où les hommes y parvenaient eux-mêmes. Elle ne comprit pas ce qu’elle vit ; les oiseaux ne savent pas entendre ce genre de choses. Elle assista à l’approche des humains. Ils encerclèrent celui qui était toujours assis et immobile. Il y eut des voix, des rires, des cris même. Puis un des individus souleva une machette et en frappa l’homme méditant qui tomba sur le flanc. Les autres hommes frappèrent à leur tour, s’acharnant sur le corps étendu, avant de se diriger vers le temple dans de grands rires et des éclats de voix.

Après quelques minutes, ils quittaient les lieux, chargés de butin. De la fumée s’échappait par les fenêtres du lieu saint. L’homme étendu bougea un peu, tenta de se relever avant de s’écrouler lourdement au sol. La mort venait de le saisir.

La mort !

Effrayée, la chouette s’éloigna du temple en flammes. Ce n’était pas le feu lui-même ou encore la fumée qui l’épouvantait ainsi. Non plus que les bruits de l’incendie ou des humains s’éloignant de l’endroit. Non, ce qui la frappait d’une telle terreur, c’était la mort. L’idée même de la mort, de la fin brutale et sans appel. Le terme de l’existence. De sa vie de chouette, jamais de telles idées n’étaient survenues en elle.

Alors qu’elle survolait la cime des arbres, des images, des sons, des souvenirs étranges lui venaient en mémoire. Les yeux d’une mère, des rires d’enfants, des berceuses chantées doucement, des maîtres d’école, des paysans fourbus mais rieurs, des explosions de bombes, des cadavres brûlés, des cris de terreur, des chants monastiques, des paroles de sagesse, de la compassion, du détachement, de l’empathie, des méditations tranquilles où le temps se fondait dans la matière et la compréhension…

D’où provenaient toutes ces choses ? Elle ne pouvait en être sûre, mais elle établissait un lien entre la mort de cet homme et ce tourbillon d’idées à lui faire éclater le crâne. Elle ne put dormir ce jour-là et ne réussit pas à se nourrir lors de la chasse de la nuit suivante. Des centaines de notions étranges l’envahissaient sans qu’elle puisse ordonner ou même appréhender vaguement tout ça. Elle perdit goût à la chasse et cessa de se nourrir sans n’en ressentir aucune faiblesse. Elle comprenait obscurément qu’elle n’était plus elle-même, sans toutefois saisir ce qu’elle était devenue.

Elle vécut ainsi de nombreuses années, beaucoup plus d’années qu’il est d’habitude permis à une chouette, sans jamais plus éprouver les besoins ordinaires des oiseaux. Elle volait de nuit, survolait le pays, ce pays dont elle savait désormais, et le nom, et la nature. Elle suivit les bras du Mékong, nicha dans le delta quelques années. Par la suite, elle vola vers le nord, vers les montagnes. Elle admira les vallées profondes et paisibles, s’indigna des forêts dévastées par les armes chimiques américaines, se troubla à la vue de ces pauvres humains tordus et ravagés par ces mêmes armes. Elle survola des jardins de cratères, des ruines antiques altérées par les bombes et les projectiles. Elle alla d’un territoire à un autre, sans but, sans objectif, blanc volatile nocturne habité par l’âme de l’autre, lui, le moine. Tant d’années passèrent qu’elle en perdit le compte.

Un soir, elle survola une ville très vaste, moderne. Rues envahies de motos, de klaxons, de gens. La ville grouillait d’une vie nocturne intense. La chouette entendit soudain un grand bruit : froissement de métal et éclat cristallin du verre éparpillé sur le sol, le tout suivi de cris et de pas de course. Attroupement. Accident. Collision. Victimes. Les mots, les notions s’accumulaient dans son esprit sans qu’elle en comprenne bien le sens. Une moto, accrochée par un camion, couchée au sol près d’un carrefour. Deux jeunes, garçon et fille, étendus sur le bitume. Elle bouge, se relève, pleure. Quelques blessures, superficielles. Lui, immobile, gît là. Mort. Compassion. La chouette survole la scène avant d’aller se poser sur le fronton d’un immeuble blanc.

Au centre du cercle des curieux, un mouvement. Le jeune homme bouge. Il s’assied lentement, l’air surpris.

La chouette observe la cité. Les gens passent. Elle ne s’attardera pas en ces lieux. Elle a faim ; l’appel des forêts se fait soudain puissant.

Elle s’envole, enfin paisible.

La flûte et le vent


Il y avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires et la joie.

Dans un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours, cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire. Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ? Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là, il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure, laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit. Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être, s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse humilité.

La flûte et le vent

Il y avait un pays dissimulé dans les terres du Dragon Bleu. Un pays où les montagnes avaient surgi des rizières comme par enchantement, évoquant ces terres de rêves réservées aux dieux seuls, mais pourtant habitées par les humains. On pouvait y observer le monde tel qu’il aurait dû être : tel qu’il avait été. Les paysans y étaient pauvres, comme partout ailleurs, mais de cette pauvreté qui fait fleurir les sourires et la joie.

Dans un petit hameau lové contre le flanc d’une des parois karstiques de ce petit monde vivait un vieil homme nommé Thanh Long. C’était un homme sans âge, au visage hâlé, plein de bonté. Dans toute la région, on le considérait comme le meilleur facteur de flûtes, sinon comme le meilleur musicien de cet instrument simple et mélodieux. Il s’agissait d’observer ses mains noueuses alors qu’il creusait une simple tige de bambou et en tirait rapidement et efficacement une nouvelle flûte, pour saisir l’exceptionnelle habileté de cet artisan. À toutes heures du jour ou de la nuit, ses instruments accompagnaient gongs, tambours, cloches et chants sacrés ou profanes.

Thanh Long avait vécu heureux, une longue existence paysanne simple et sereine. Il voyait approcher la fin de ses jours avec tranquillité car la vie avait été bonne pour lui. Il ne demandait rien aux dieux sinon une fin paisible, sans trop de souffrances. Tel était son souhait.

Or, un matin qu’il s’était assoupi sur son petit banc de bois, entouré de ses couteaux et de ses tiges de bambou, il entendit un léger bruit sur sa droite. Ouvrant des yeux altérés par tant d’années d’usure, il crut distinguer la silhouette d’une femme non loin de la rivière qui coulait derrière sa hutte. L’ombre se rapprocha lentement. C’était bien une femme, mais d’une nature qu’il n’avait jamais vue encore. Elle était vêtue de soie riche aux couleurs vives. Ses mains se paraient de bijoux finement ciselés. Un large chapeau conique dissimulait son visage, mais Thanh Long savait qu’elle ne pouvait qu’être belle, tout comme sa voix profonde et mélodieuse le laissa entendre quand elle s’adressa à lui :

— Il existe, entre pousses de riz et montagnes, entre chemins et eaux, des soupirs et des silences que maintes flûtes eussent souhaité reproduire. Là seulement on peut les entendre encore aujourd’hui. Tes instruments peuvent-ils les égaler, Thanh Long ?

Sur ces paroles énigmatiques, elle s’éloigna, plus légère et silencieuse qu’une araignée d’eau à la surface d’un étang.

Il ne vint pas à l’esprit de Thanh Long de la retenir car le sens de ses paroles occupait toute son attention. Qu’avait donc insinué cette mystérieuse apparition ? Que ses flûtes n’étaient pas à la hauteur ? Quelle indignité ! Il n’était peut-être pas toujours pleinement satisfait de celles qu’il avait fabriquées jusqu’à maintenant, mais il avait la certitude absolue de pouvoir en fabriquer une nouvelle sans défaut aucun.

Il sursauta. Ouvrit les yeux. Les avait-il refermés ?

Thanh Long se mit au travail. Il fabriqua une première flûte et en joua longuement avant de la briser. Il en fit une deuxième qui connut le même sort. Puis une troisième. Et une quatrième. De fait, ce jour-là, il ne réussit pas à fabriquer la flûte qui aurait pu rivaliser avec les soupirs du vent. Le soir venu, désolé, il se retira dans sa masure, laissant derrière lui un monceau d’instruments brisés.

Le lendemain, il se remit au travail, sans plus de résultats. Le surlendemain, il fit de même. Les jours passèrent, les semaines, les mois et bientôt les années. Thanh Long n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours ses doigts fatigués façonnaient de nouvelles flûtes qui ne le satisfaisaient pas : qui ne le satisfaisaient plus.

Et c’est ainsi que ce noble vieillard transforma une fin d’existence paisible en un enfer d’orgueil, de frustration, de colère et de dépit. Ses propres démons, si longtemps dissimulés au fond de son être, s’étaient révélés plus puissants et plus persévérants que sa fausse humilité.


Categories: Michel Samson


Leave a Reply