Quelques extraits du roman Pourquoi je n’ai pas pleuré mon frère :
De : Félixthi @ hotmail.com
À : Guillaumax @ hotmail.com 
Objet : Poub
Mon cher Guillaume, le vieux Poub est mort. J’ai brûlé toutes ses affaires, comme il l’avait demandé. Tu as toujours été intrigué par les deux portes closes qui donnaient sur le corridor de son appartement. L’une ouvrait sur sa chambre. L’autre sur l’atelier où il rafistolait et astiquait ses effets; sur le mur il avait grossièrement peint, avec des couleurs démodées, le champignon du désastre atomique. Le symbole du grand pouff, comme il disait. Et par terre, pour compléter le tableau, une montagne de poupées démembrées, ramassées dans les poubelles. Tout de suite, j’ai pensé à toi. Le vieux croyait qu’il n’y a plus moyen de faire entendre raison aux mâles dominants qui profitent de tout ce qui bouge sur la planète. Ils finiront, disait-il, par l’épuiser et la faire sauter. Tu t’entendais bien avec lui. Tu le trouvais bizarre, mais vous faisiez le même constat, avec cette différence que toi, tu crois pouvoir faire quelque chose pour que le bolide dévie de sa trajectoire. Depuis que tu es parti, j’ai peur. Je m’invente toutes sortes de scénarios. Où es-tu Guillaume ? Envoie-moi un message. Un tout petit message. Ne me laisse pas tout seul avec ma peur. Ton père, Félix.
Si tu te faufiles à travers une foule dense comme du trèfle, captivée par la musique d’un groupe qui évolue sur une scène extérieure, est-ce que tu t’excuses devant chaque personne que tu déranges ? Tu agiras différemment selon que tu es de type baveux ou téteux. Le premier se fout du bien-être des autres. Débarque sans prévenir. Ce qui importe c’est son chemin. Le second, tout aussi centré sur lui-même, a besoin des autres. Il doute de sa propre importance. Il la quête. Il adule. Il a peur de déranger. Il dit naturellement scusez.
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— Est-ce que tu connais l’Hommage à Rosa Luxembourg de Riopelle. C’est une immense fresque en hommage à une socialiste allemande qui participa à la révolution russe. Une œuvre devant laquelle tu te sens tout petit. Elle est immense. Ça remplit toute une salle. C’est tellement beau. J’aimerais que tu me fasses cadeau de la contempler avec toi.
— J’en ai beaucoup entendu parler mais je ne l’ai jamais vue. Elle se trouve au Musée du Québec, je pense. C’est loin.
— Il est quatre heures. On a le temps d’y aller, le musée est ouvert le soir pendant l’été.
— Tu es sérieuse ?
— Très sérieuse. On pourrait dormir chez ma sœur, à Québec. Moi, je resterai là. Je devais y passer un jour ou deux en août.
Ma tête comprend bien que c’est fini entre nous, mais pour demeurer le plus longtemps possible avec elle mon cœur ferait n’importe quoi. J’accepte. Vite elle met quelques affaires dans son sac. Nous agrippons du pain, du fromage et des fruits et sans rouler trop vite, nous aboutissons finalement dans le musée à sept heures et trente. J’appréhendais le temps que nous passerions ensemble dans l’auto. Mais nous avons évité les sujets chauds comme ma maladie ou notre relation. Nous avons écouté de la musique, mangé notre lunch, parler de cinéma. C’est une excellente idée qu’a eue Claire de nous transporter ici. Nous nous dirigeons directement à la salle de la grande fresque.
Tu entres là quasiment sur la pointe des pieds tellement cette œuvre te domine et te fascine. Tu oublies tout. Même l’infernale bête cancéreuse qui te ronge. Tu ne reconnais plus ta tête, ton cœur, même tes membres. Tu entres dans le corps de Riopelle. Claire a passé sa main sous mon bras, elle semble désirer m’accompagner tout simplement dans ma découverte de ce Riopelle. C’est magique, tu deviens lui. Ses corps d’oies blanches, qui semblent retrouver vie pour virevolter au vent, t’affolent. Plus loin, elles se colorent. Tu te questionnes et te demandes ce que ça veut dire tout ça. Puis les grands oiseaux blancs s’égaient pour finalement bleuir et dégager du mystère. Tu n’en restes pas là, tu veux jouir davantage de tout ton corps et de ton âme surtout, tu passes au second tableau. Les oies transmuées en colombes planent, s’illuminent et composent avec des outils, des clous et autres objets de la vie. Tu es conquis, tu ne veux plus bouger, mais tu avances, tu vois déjà plus loin une oie flanquée d’un cœur transpercé par une flèche avec un soleil jaune orange pour l’illuminer. Quelle coïncidence. Nous passons vite ici. Claire a certainement remarqué. Je ne fais pas de commentaire, je ne veux pas m’évader du monde magique dans lequel je suis entré. Je ne dis mot à Claire pendant que je contemple. C’est trop personnel. Chaque couleur qui atteint ton œil, nourrit ton âme différemment. Tu ne veux pas être dérangé. Ton ventre aussi crie, il en veut encore. C’est comme ça l’art. C’est tellement bon. Je m’approche de l’œuvre, alors que Claire me laisse le bras, et suis émerveillé encore davantage par tous ces détails vivants qui en profondeur soutiennent l’ensemble. Je pars seul à la découverte de la dernière partie du triptyque. Là c’est le sommet. Comme des feux d’artifices, les colombes s’éclatent de joie. Il y a bien quelques oiseaux noirs, mais tu oublies les formes de Riopelle, ce qu’elles expriment, tu es fasciné et envoûté par les couleurs, leur distribution généreuse environnant les oiseaux de bonheur. Tu es conquis de la tête aux pieds. Ça t’illumine la face et te console le ventre. Un cancéreux condamné pourrait même désirer y mourir sur le champ. Ce n’est pas une blague. C’est ce que je ressens présentement. En arrivant au musée, j’avais un terrible mal de tête. Il s’est envolé. Avec moi.
Claire est restée accrochée au deuxième tableau. Je veux revenir au premier. Au passage, elle m’accroche et me souffle :
— Prends bien soin de toi.
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La fin :
Faut croire que c’est un réflexe bien humain que de chuchoter des mots à l’oreille d’un mourant en lui saisissant la main. J’aime bien. C’est le dernier contact que j’ai avec Claire. Je ne parviens plus à lever mes paupières. Je la sens dans l’ombre. Même si je me vois partir, et que je m’en vais en paix, allez-en paix que je disais au temps de ma vie catholique, je ressens très fort dans mon cœur de l’ennui. Si jamais mon esprit était fait pour durer éternellement, il s’ennuierait de vous longtemps. Mon esprit flotte sur du vide, on dirait. Je ne sens plus du tout mon corps, ni ma main, ni ma bouche ultra sèche, ni mes paupières closes. Je sens pourtant qu’une larme perle au coin de mon œil…
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